La promesse d'un ancien enfant soldat ¨¤ son fils Par QIUSHI YUE ? Si une guerre ¨¦clate, mon enfant doit ¨ºtre prot¨¦g¨¦ ?, a dit Willson Khama il y a six ans sur son lit de mort, rong¨¦ par la tuberculose1. Il n'avait que trente-cinq ans et avait pass¨¦ pr¨¨s de la moiti¨¦ de sa vie comme enfant soldat avec un groupe de gu¨¦rilla au Liberia pendant la guerre civile qui a eu lieu de 1989 ¨¤ 1996. Il voulait s'assurer que son fils n'ait jamais ¨¤ subir ce qu'il avait endur¨¦.
Les autres enfants soldats connaissaient Willson Khama sous le nom de Rambo. Apr¨¨s avoir r¨¦ussi ¨¤ s'¨¦vader du camp, le tueur sans peur, fort et habile est devenu un homme qui s'est employ¨¦ ¨¤ ¨¦viter la confrontation.
Avant le d¨¦but de la premi¨¨re guerre civile au Liberia, il passait une enfance tranquille ¨¤ Bal Mines, une petite ville situ¨¦e pr¨¨s de Monrovia. Sa famille, qui ¨¦tait ais¨¦e, vivait dans une r¨¦sidence prot¨¦g¨¦e. Un jour, en plein conflit, un groupe de rebelles a fait irruption chez lui et a tu¨¦ ses parents. Willson venait d'avoir 14 ans. Il a vu ses parents se faire massacrer et les rebelles s'emparer de tous les biens de sa famille.
Il s'est enfui de Monrovia avec des amis dont les parents avaient ¨¦galement ¨¦t¨¦ tu¨¦s. Ils ont laiss¨¦ derri¨¨re eux une ville en proie aux flammes, aux cris et aux massacres. Juste ¨¤ la sortie de Monrovia, il a ¨¦t¨¦ arr¨ºt¨¦ avec ses amis par d'autres amis qui bloquaient la route et volaient l'argent et la nourriture des civils. Ils lui ont dit qu'en rejoignant le groupe de rebelles, il aurait s¨¦curit¨¦ et nourriture. Il a r¨¦alis¨¦ qu'il n'avait pas d'autre choix que d'accepter. Il a d'abord ¨¦t¨¦ garde du Front national patriotique du Liberia (FNPL), une des trois factions engag¨¦e dans la lutte pour le pouvoir et dirig¨¦e par Charles Taylor.
Willson avait pour t?che de laver les v¨ºtements, de nettoyer les armes et de faire les courses pour ses sup¨¦rieurs dont certains ¨¦taient eux-m¨ºmes des enfants soldats. Il espionnait aussi ce qui se passait en ville. Les renseignements qu'il fournissait ont ¨¦t¨¦ la cause de nombreuses disparitions. Jour et nuit, il recevait une formation sur la manipulation d'armes comme l'AK47 et, dans le cadre de cette formation, il a ¨¦t¨¦ forc¨¦ d'assister ¨¤ la torture et au massacre d'ennemis.
Lorsque le FNPL a pris le contr?le de Monrovia en 1992, Willson a ¨¦t¨¦ envoy¨¦ en premi¨¨re ligne. Il avait alors 15 ans. Ces ann¨¦es de gu¨¦rilla l'ont endurci. Tuer ¨¦tait devenu pour lui un moyen de vengeance et de rendre justice ¨¤ ses parents.
En plus de sa t¨¦m¨¦rit¨¦ connue, les drogues l'ont aid¨¦ ¨¤ commettre des atrocit¨¦s. Il a admis que pr¨¨s de 90 % du temps il ¨¦tait drogu¨¦ ¨¤ la coca?ne ou ¨¤ la marijuana. La prise de drogue ¨¦tait obligatoire pour les enfants soldats afin que les chefs des rebelles puissent les manipuler, les contr?ler et qu'ils ob¨¦issent ¨¤ leurs ordres.
Apr¨¨s avoir ¨¦t¨¦ enfant soldat pendant pr¨¨s de huit ans, Willson a r¨¦alis¨¦ que parmi les personnes qu'il avait tu¨¦es se trouvaient des membres de sa famille. De plus, beaucoup de ses amis enfants soldats ¨¦taient morts ou avaient perdu un membre durant les combats, par manque de formation ou lors de la manipulation des armes. ? 22 ans, il a finalement d¨¦pos¨¦ les armes, sachant qu'en d¨¦sertant, il risquait la mort. Il s'est ¨¦chapp¨¦ en ¨¦tant garde pour un groupe de civils. Pour effacer ses m¨¦moires d'enfant soldat, il est ensuite parti s'installer en Malaisie, puis en Tha?lande et, finalement, en Chine.
Son cas est un exemple dramatique des cons¨¦quences de la guerre sur les enfants. La guerre civile au Liberia, qui a pris fin avec l'Accord d'Abuja en 1996, a fait plus de 200 000 morts, y compris 50 000 enfants2. Presque tous les jeunes ont ¨¦t¨¦ t¨¦moins d'atrocit¨¦s et nombreux sont ceux qui en ont commis eux-m¨ºmes. Environ 21 %, soit 4 306 des combattants d¨¦sarm¨¦s, ¨¦taient des enfants soldats de moins de 17 ans. M¨ºme si beaucoup sont traumatis¨¦s et certains continuent ¨¤ consommer de la drogue, la situation s'am¨¦liore. Radhika Coomaraswamy, la Repr¨¦sentante sp¨¦ciale du Secr¨¦taire g¨¦n¨¦ral pour les enfants et les conflits arm¨¦s, a dit, lors d'un entretien, que les Nations Unies et le gouvernement lib¨¦rien avaient mis en place de nombreux programmes pour aider les anciens enfants soldats ¨¤ mieux s'int¨¦grer, ¨¤ retrouver une vie normale, ¨¤ retourner ¨¤ l'¨¦cole ou ¨¤ apprendre de nouvelles comp¨¦tences3. Mais, selon elle, il reste beaucoup ¨¤ faire. Dans plus de 50 pays, environ 300 000 enfants ont ¨¦t¨¦ forc¨¦s de combattre dans des conflits arm¨¦s4.
Tout espoir n'est pourtant pas perdu. La communaut¨¦ internationale a renforc¨¦ ses efforts pour mettre fin au recrutement des enfants soldats et les pays ont ratifi¨¦ plusieurs trait¨¦s et conventions dans ce but : le Statut de Rome, qui a d¨¦fini comme crime de guerre le fait de proc¨¦der ¨¤ l'enr?lement d'enfants de moins de 15 ans dans les forces arm¨¦es nationales ou de les faire participer activement ¨¤ des hostilit¨¦s; le Protocole facultatif ¨¤ la Convention relative aux droits de l'enfant, adopt¨¦ par les Nations Unies sur la participation des enfants aux conflits arm¨¦s; et les Engagements de Paris, en vue de mettre fin ¨¤ l'utilisation d'enfants soldats. Selon Mme Coomaraswamy, les Nations Unies ont pour objectif d'¨¦radiquer, avec l'appui des gouvernements et des peuples du monde entier, l'utilisation d'enfants soldats au cours des 25 prochaines ann¨¦es.
Mais le fait de quitter l'arm¨¦e ne gu¨¦rit pas forc¨¦ment un enfant - enr?l¨¦ tr¨¨s jeune, il est marqu¨¦ ¨¤ vie. D'anciens enfants soldats craignent des repr¨¦sailles contre leur famille, tandis que d'autres ont du mal ¨¤ trouver un emploi d? ¨¤ un manque d'instruction et de qualifications. D'apr¨¨s Jane Ekayu, une conseill¨¨re ougandaise et un agent du d¨¦veloppement sp¨¦cialis¨¦e dans les traumatismes d'enfants, de nombreux enfants soldats sont victimes de discrimination dans leur communaut¨¦ ¨¤ cause des actes de violence qu'ils ont commis. La plupart ont ¨¦t¨¦ enlev¨¦s ¨¤ un jeune ?ge, certains avaient six ans ¨¤ peine -- et quelques-uns ont pass¨¦ jusqu'¨¤ quinze ans dans la brousse. ? leur lib¨¦ration, il leur a ¨¦t¨¦ tr¨¨s difficile de reprendre une ¨¦ducation formelle. N'ayant aucun endroit o¨´ aller car leurs parents ont ¨¦t¨¦ tu¨¦s et leur maison br?l¨¦e, ils ont v¨¦cu dans la pauvret¨¦. Et quand ils retournaient dans leur foyer, ils ¨¦taient en mauvaise sant¨¦ et n¨¦cessitaient des services m¨¦dicaux sp¨¦cialis¨¦s5.
Un effet psychologique important de la guerre est la perte de confiance ¨¤ l'¨¦gard des autres. Pour Agnes M. Fallah Kamara-Umunna, fondatrice et directrice ex¨¦cutive de Straight from the Heart, un projet radiophonique lib¨¦rien visant ¨¤ renforcer la dignit¨¦ des victimes de la guerre, l'un des d¨¦fis majeurs est d'arriver ¨¤ ce que les enfants fassent confiance aux professionnels. ? Tout ce qui les a pouss¨¦s ¨¤ combattre est bas¨¦ sur la duperie. Ceux auxquels ils faisaient confiance les ont laiss¨¦ tomber ?, a-t-elle expliqu¨¦. C'est pourquoi ? ils consid¨¨rent que tous les gens sont des menteurs6 ?. De nombreux professionnels, y compris Mmes Ekayu et Kamara-Umunna, offrent un soutien psychologique et des soins m¨¦dicaux en utilisant plusieurs m¨¦thodes, comme les conseils individuels. Mais ils ont besoin de plus de ressources.
Malgr¨¦ la situation difficile ¨¤ laquelle ils sont confront¨¦s, de nombreux enfants soldats ont reconnu leurs difficult¨¦s et commenc¨¦ une nouvelle vie. Leur courage face ¨¤ l'adversit¨¦ est admirable. Mme Coomaraswamy a dit qu'un grand nombre d'entre eux ont fait preuve de r¨¦silience et de force de caract¨¨re : ? Ils ont surmont¨¦ leur exp¨¦rience, construit une nouvelle vie et sont devenus des citoyens mondiaux et des activistes contre ces pratiques. ?
En consid¨¦rant son enfance, Wilson aurait souhait¨¦ que tout cela ne soit jamais arriv¨¦. Cette trag¨¦die ne doit pas se r¨¦p¨¦ter. La communaut¨¦ internationale doit collaborer pour sensibiliser le public sur les enfants soldats, traduire en justice ceux qui recrutent les enfants pour la guerre, aider ¨¤ r¨¦pondre aux besoins psychosociaux des enfants soldats et, en d¨¦finitive, rendre le monde plus s?r pour tous les enfants.
*Alec Monopoly bouscule l'¨¦cole de la publicit¨¦ de masse par des graffiti artistiques porteurs de messages sociaux importants. Alors que le num¨¦ro de la jeunesse de la Chronique de l'ONU ¨¦tait en cours de production, nous avons remarqu¨¦ des affiches de M. Monopoly dans les rues de plusieurs quartiers de New York, notamment dans le quartier commercial appel¨¦ ? Meatpacking District ? connu pour ses boutiques de luxe et ses restaurants branch¨¦s. R¨¦alistes et jouant sur les contrastes, ses affiches apportent un vent d'air frais loin de tout esprit commercial et nous interpellent de mani¨¨re saisissante sur d'importantes questions comme la paix et la s¨¦curit¨¦. Nous le remercions d'avoir offert ¨¤ la Chronique de l'ONU la version originale de son affiche intitul¨¦e ? Guns n' Roses ?.
Notes 1 L'auteur a interview¨¦ Jerry Darwin le 4 octobre 2010. Pendant les quatre derniers mois de sa vie, Willson a dit ¨¤ M. Darwin avoir ¨¦t¨¦ un enfant soldat.
2 ? Liberia -- Premi¨¨re guerre civile -- 1989-1996 ?, h.
3 Radhika Coomaraswamy, interview¨¦e par l'auteur, le 22 octobre 2010.
4 ? Child Soldiers in Sierra Leone ?, .
5 Jane Ekayu, interview¨¦e par l'auteur, novembre 2010.
6 Agnes M. Fallah Kamara-Umunna, interview¨¦e par l'auteur, le 25 octobre 2010.
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